Relire Thucydide en 2026 n’est pas un exercice académique. C’est une manière de prendre la mesure d’un monde qui redevient tragique, au sens grec du terme : traversé par des rapports de force, des rivalités durables, des choix irréversibles.
Dans son éditorial « Thucydide au Groenland », Michel de Jaeghere rappelle une leçon essentielle : les puissances ne s’effondrent pas seulement par manque de moyens, mais lorsqu’elles confondent leur force avec une mission morale universelle. Lorsque l’expansion cesse d’être un choix pour devenir une habitude. C’est là que naît l’hybris.
Cette grille de lecture éclaire singulièrement la National Defense Strategy américaine de 2026. Derrière le langage martial, le document marque une rupture intellectuelle nette : hiérarchiser les priorités, accepter la rareté des ressources, reconnaître que toutes les crises du monde ne sont pas également vitales.
Le retour de la géographie
L’un des éléments les plus frappants de la stratégie américaine est le retour assumé à la géographie. L’hémisphère occidental redevient central, avec des points explicitement désignés comme stratégiques : le Groenland, le canal de Panama, l’Arctique, les routes maritimes.
Ce n’est pas un détail technique, mais un changement de paradigme. Après des décennies d’universalisation stratégique, Washington assume une sphère de priorités et actualise la doctrine Monroe, jusqu’à évoquer un véritable Trump Corollary.
Thucydide l’avait compris avant tous : une puissance doit d’abord savoir distinguer ce qui est vital de ce qui est seulement souhaitable.
Chine, Russie : le langage du “gérable”
La Chine est désormais désignée comme le principal défi stratégique, mais la dissuasion est pensée comme un moyen d’éviter la confrontation directe, au nom d’un équilibre permettant une « decent peace » dans l’Indo-Pacifique.
La Russie, quant à elle, est décrite comme une menace persistante mais gérable, et la stratégie américaine affirme clairement que l’Europe doit être capable d’assumer l’essentiel de sa propre sécurité.
Sur ce point, l’analyse d’Andrea Muratore est éclairante : la nouvelle posture américaine relève d’un réalisme dur, fondé sur la hiérarchisation des théâtres, le recentrage sur l’hémisphère occidental et la fin des automatismes d’engagement global.
Le message aux alliés
La NDS 2026 adresse un message sans ambiguïté aux alliés : le temps du confort stratégique est révolu. La sécurité ne peut plus être durablement externalisée. Le burden-sharing n’est plus une option politique, mais une condition de crédibilité.
Là encore, Thucydide nous précède : la liberté n’est jamais gratuite. L’autonomie n’est pas seulement un droit, c’est une responsabilité, parfois coûteuse, toujours exigeante.
Une leçon pour notre temps
Le point commun entre l’éditorial du directeur du Figaro Histoire et la stratégie américaine de 2026 n’est pas le goût du rapport de force, mais le retour de la limite comme catégorie politique.
Non pas la limite comme renoncement, mais comme lucidité. Non pas comme faiblesse, mais comme condition d’une puissance durable.
Dans un monde redevenu instable, la question centrale n’est peut-être plus : jusqu’où peut-on aller ?
Mais bien : qu’est-ce que l’on est réellement prêt à défendre ?